L'Oeil Qui Roule
Yajian-Kangding. 136 km., mais seulement 43 pédalés...
À partir d'aujourd'hui, les choses vont s'accélérer dans mon parcours, à ma grande déception, même si j'en suis la seule responsable...
Yajiang au
petit matin
Réveillée aux aurores, je quitte Yajiang alors que le soleil pénètre à peine dans cette gorge profonde. Pour entamer une bonne journée, contrôle de passeport s.v.p. ! Toujours les mêmes questions sans fin. Ces soldats trompent leur ennui en ricanant de ma photo (mais qu'est ce qu'elle a ma gueule ?!). Comme au Tibet, plat connaît pas, je dois remonter de 2590 mètres à 4345 mètres sur 47 kilomètres. Je suis ultra-motivée, c'est ma dernière graande graande ascension, puis ce sera la lente descente vers Chengdu. Mais c'est sans compter sur ma schizophrénie chinoise développée depuis 4 mois : au fil des kilomètres, une petite voix s'insinue dans mon esprit et me chante à tue-tête «tu n'y arriveras pas, tu n'y arriveras pas...». Impossible de la faire taire, elle grignote mon enthousiasme, entame mes rêves de sommets enneigés et prend possession de mon centre décisionnel.
Vaincue,
je monte dans le bus
Alors que je renonce depuis ce matin à m'arrêter à tous les appels lancés par les gens croisés si je veux parvenir au sommet, au sortir d'un virage à 3910m., je craque et m'assois longuement auprès d'une famille. Oui, je rêve presque qu'un bus s'arrête. À peine ai-je prononcé ces mots, qu'un mini-bus stoppe et me propose de nous embarquer. La forteresse de ma volonté chancelle, je suis vaincue et je monte au col Wolongshi derrière une vitre sale. J'ai envie de m'enfoncer sous terre tellement je me sens nulle. Pourquoi j'ai craqué ? Pourquoi ? Je ne peux même pas invoquer la fatigue physique puisque je me sentais bien... mais cette tête, que je m'arracherais bien parfois !
Mont Yala
au loin et à travers une vitre
Au col, Le paysage se venge et dévoile LE spectacle que j'attends depuis des jours : des pics déchiquetés et des neiges éternelles en pagaille. Je ferme les yeux, je vais ENCORE pleurer... Je parviens à faire une photo, mais le goût est amer. Le Mont Yala (ça sonne un peu arabe tout ça...), une des 9 montagnes sacrées tibétaines, se découpe dans le ciel, majestueux, à plus de 6000 mètres. Alors que je devrais m'empresser de dire au chauffeur de ma lâcher, là, tout de suite, maintenant, les mots restent coincés dans le fond de ma gorge. Je m'enfonce dans mon siège alors que nous entamons la descente vers Xinduqiao, ma destination du jour. Là, je ne retiendrai que les nouvelles forteresses tibétaines finement décorées. Mon cerveau n'imprime ni la route ni le paysage, c'est comme un refus inconscient.
Dans la descente
sur Kangding
Passée la petite ville tibétaine, le chauffeur me demande si je descends. Secouement de tête et grognement étranglé «Kangding». À quoi bon ? J'ai raté mon rendez-vous avec les neiges éternelles par faute de motivation, par manque de volonté, par cette envie inavouable d'en finir avec la montagne et de retrouver du monde... Je m'en veux et vais m'en vouloir longtemps. Le trajet Xinduqiao- Kangding était prévu en mini bus, Yann me l'ayant fortement conseillé vu l'état catastrophique de la route. Effectivement, nous mettrons 3h pour parcourir à peine 40 kilomètres derrière une file de camions, sur une route absente ou totalement défoncée. Puis c'est à nouveau une descente vertigineuse de près de 2000m. d'altitude, avec pour seule vue le massif du Gonga Shan à 7500 mètres d'altitude. Pour ma consolation, les nuages ont pris d'assaut ces montagnes qui flirtent avec le ciel et j'entre dans Kangding, chef lieu de la préfecture autonome tibétaine de Garzê, plus tôt que prévu.
Le
Gonga Shan (7500m.) perdu dans les nuages
Située au fond d'une vallée profonde, au confluent des bouillonnantes rivières Dar et Tse en tibétain (Zheduo et Yala en chinois), à l'origine de son nom tibétain Dartsedo, Kangding, était un important centre commercial autrefois. C'est là que se formaient les caravanes qui emportaient les briques de thé de Ya'an enveloppées dans des peaux de yaks vers le plateau tibétain, et que s'échangeaient les productions en provenance du Tibet comme les fourrures, le musc, les herbes médicinales ou le sel, destinées à la Chine. De 1939 à 1951, elle acquit le statut de capitale, éphémère certes, de la province du Xikang, alors contrôlée par le roi de l'opium, Liu Wenhui.
Alexandra David-Neel, célèbre exploratrice du XXème siècle, a séjourné sur les hauteurs de la ville, dans un temple taoïste, pendant presque toute la durée de la Seconde guerre mondiale.
Aujourd'hui, une pépinière de buildings en série se dresse le long de cette vallée dominée par des sommets de rêve. Fonctionnaires et militaires ont remplacé les caravanes de la Horse Tea road.
Je prends un lit dans la première auberge aperçue et m'isole avec Multi que je dépoussière, panse et soigne comme si c'étaient mes propres plaies. À mon grand désespoir, il a moyennement aimé le voyage tressautant sur le toit, histoire de rajouter de l'huile sur le feu de ma déception...
À partir d'aujourd'hui, les choses vont s'accélérer dans mon parcours, à ma grande déception, même si j'en suis la seule responsable...
Yajiang au
petit matinRéveillée aux aurores, je quitte Yajiang alors que le soleil pénètre à peine dans cette gorge profonde. Pour entamer une bonne journée, contrôle de passeport s.v.p. ! Toujours les mêmes questions sans fin. Ces soldats trompent leur ennui en ricanant de ma photo (mais qu'est ce qu'elle a ma gueule ?!). Comme au Tibet, plat connaît pas, je dois remonter de 2590 mètres à 4345 mètres sur 47 kilomètres. Je suis ultra-motivée, c'est ma dernière graande graande ascension, puis ce sera la lente descente vers Chengdu. Mais c'est sans compter sur ma schizophrénie chinoise développée depuis 4 mois : au fil des kilomètres, une petite voix s'insinue dans mon esprit et me chante à tue-tête «tu n'y arriveras pas, tu n'y arriveras pas...». Impossible de la faire taire, elle grignote mon enthousiasme, entame mes rêves de sommets enneigés et prend possession de mon centre décisionnel.
Vaincue,
je monte dans le busAlors que je renonce depuis ce matin à m'arrêter à tous les appels lancés par les gens croisés si je veux parvenir au sommet, au sortir d'un virage à 3910m., je craque et m'assois longuement auprès d'une famille. Oui, je rêve presque qu'un bus s'arrête. À peine ai-je prononcé ces mots, qu'un mini-bus stoppe et me propose de nous embarquer. La forteresse de ma volonté chancelle, je suis vaincue et je monte au col Wolongshi derrière une vitre sale. J'ai envie de m'enfoncer sous terre tellement je me sens nulle. Pourquoi j'ai craqué ? Pourquoi ? Je ne peux même pas invoquer la fatigue physique puisque je me sentais bien... mais cette tête, que je m'arracherais bien parfois !
Mont Yala
au loin et à travers une vitreAu col, Le paysage se venge et dévoile LE spectacle que j'attends depuis des jours : des pics déchiquetés et des neiges éternelles en pagaille. Je ferme les yeux, je vais ENCORE pleurer... Je parviens à faire une photo, mais le goût est amer. Le Mont Yala (ça sonne un peu arabe tout ça...), une des 9 montagnes sacrées tibétaines, se découpe dans le ciel, majestueux, à plus de 6000 mètres. Alors que je devrais m'empresser de dire au chauffeur de ma lâcher, là, tout de suite, maintenant, les mots restent coincés dans le fond de ma gorge. Je m'enfonce dans mon siège alors que nous entamons la descente vers Xinduqiao, ma destination du jour. Là, je ne retiendrai que les nouvelles forteresses tibétaines finement décorées. Mon cerveau n'imprime ni la route ni le paysage, c'est comme un refus inconscient.
Dans la descente
sur KangdingPassée la petite ville tibétaine, le chauffeur me demande si je descends. Secouement de tête et grognement étranglé «Kangding». À quoi bon ? J'ai raté mon rendez-vous avec les neiges éternelles par faute de motivation, par manque de volonté, par cette envie inavouable d'en finir avec la montagne et de retrouver du monde... Je m'en veux et vais m'en vouloir longtemps. Le trajet Xinduqiao- Kangding était prévu en mini bus, Yann me l'ayant fortement conseillé vu l'état catastrophique de la route. Effectivement, nous mettrons 3h pour parcourir à peine 40 kilomètres derrière une file de camions, sur une route absente ou totalement défoncée. Puis c'est à nouveau une descente vertigineuse de près de 2000m. d'altitude, avec pour seule vue le massif du Gonga Shan à 7500 mètres d'altitude. Pour ma consolation, les nuages ont pris d'assaut ces montagnes qui flirtent avec le ciel et j'entre dans Kangding, chef lieu de la préfecture autonome tibétaine de Garzê, plus tôt que prévu.
Le
Gonga Shan (7500m.) perdu dans les nuagesSituée au fond d'une vallée profonde, au confluent des bouillonnantes rivières Dar et Tse en tibétain (Zheduo et Yala en chinois), à l'origine de son nom tibétain Dartsedo, Kangding, était un important centre commercial autrefois. C'est là que se formaient les caravanes qui emportaient les briques de thé de Ya'an enveloppées dans des peaux de yaks vers le plateau tibétain, et que s'échangeaient les productions en provenance du Tibet comme les fourrures, le musc, les herbes médicinales ou le sel, destinées à la Chine. De 1939 à 1951, elle acquit le statut de capitale, éphémère certes, de la province du Xikang, alors contrôlée par le roi de l'opium, Liu Wenhui.
Alexandra David-Neel, célèbre exploratrice du XXème siècle, a séjourné sur les hauteurs de la ville, dans un temple taoïste, pendant presque toute la durée de la Seconde guerre mondiale.
Aujourd'hui, une pépinière de buildings en série se dresse le long de cette vallée dominée par des sommets de rêve. Fonctionnaires et militaires ont remplacé les caravanes de la Horse Tea road.
Je prends un lit dans la première auberge aperçue et m'isole avec Multi que je dépoussière, panse et soigne comme si c'étaient mes propres plaies. À mon grand désespoir, il a moyennement aimé le voyage tressautant sur le toit, histoire de rajouter de l'huile sur le feu de ma déception...
Dim 6 jui 2008
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