Vendredi 4 juillet 2008 5 04 /07 /2008 09:03
Hong Long - mes nomades. 49,16km.

Départ sous la pluie après un déjeuner tibétain qui me colle au ventre : thé au beurre, tsamba (farine d'orge, la base de l'alimentation tibétaine) et morceau de beurre, le tout dans le même bol. On lèche, on mélange avec l'index en tentant de former une boule de pâte marron... Voici le pain cru tibétain. J'en ai des hauts le cœur mais je m'exécute en silence...

Sortie de Hong Long

À la sortie de Hong Long, j'ai droit à ma deuxième crevaison du voyage pour le plus grand bonheur des enfants du village. Toujours ces mêmes épines plus dures que des clous ! Ensuite, c'est le col de Taziba à 4320 mètres qui me fait souffrir à retardement : quelques kilomètres plus loin et plus bas, je m'arrête près d'un petit restaurant au milieu de nulle part, groggy. Je ne comprends pas ce qu'il m'arrive. Une douleur fulgurante me transperce la tête (toute de suite les grands mots...). Je m'assois, la tête plus lourde que la montagne et le cœur dans la bouche, je vais vomir ! Passants, motards puis militaires s'approchent (le vrai boulevard au milieu de rien !). On me propose à manger, des pastilles, des herbes mais je reste prostrée. Mon état empirant, je finis par suivre un jeune homme qui me guide jusqu'au monastère où deux jeunes nonnes me prennent tension et température. J'ai l'impression d'être une loque et n'ai qu'une envie à cet instant, en finir avec la montagne et non avoir la succession de cols qui m'attend aujourd'hui. J'obtempère à tous les traitements, herbes et cachetons, puis on me couche toute frissonnante, sous 3 couvertures et le regard du Dalaï-Lama.

Au col Taziba qui m'asphyxie, à 4340 mètres d'altitude

Je comprends que ces jeunes femmes à la voix bienveillante sont aussi le poste de secours du coin quand je vois défiler une foule bigarrée (mais d'où arrivent tous ces gens ??!), venue se faire soigner mille maux étranges et autres bleus à l'âme. Mes hôtesses infirmières retournées à leur méditation, je somnole, seule dans le silence de leur petite maison et finis par me relever : je dois continuer. Si j'avance de 10 kilomètres en 10 kilomètres, je ne suis décidément pas arrivée ! De retour près de Multi qui a pris une énième averse de pluie, je mange un bol de pâtes sur l'invitation d'un groupe de militaires. Je réalise alors que ce malaise est sans doute dû à l'altitude, même si j'ai du mal à comprendre que ça arrive si tard... fatigue accumulée peut-être, ou bouillie tsamba du matin ?!

Je monterai cette route attelée à la moto d'un jeune tibétain...

Je repars, après une pause de 3h quand même, sans grande force et avance au ralenti alors que la grêle me tombe dessus en pleine côte. Au milieu des rafales de pluie, le bruit d'une moto se fait entendre. C'est le jeune tibétain qui m'a conduit au monastère. Dans un éclat de rire en me montrant le ciel, Il sort une corde et attache Multi au porte bagage de sa moto sous mon regard inerte. Cette fois-ci, nous avalons la côte à vive allure. Je suis aveuglée par les gerbes d'eau de son engin et lui hurle de ralentir. Il me propose alors de me réfugier sous une tente de nomades mais je lui désigne le col, la route encore longue et je continue avec mes gambettes qui reprennent vie malgré le ciel peu clément.

Après la pluie, le beau temps ! Je sèche en m'envolant vers le col et comprends que je suis vraiment trop loin de Yajiang pour y parvenir aujourd'hui.

Nomades des temps modernes

Je cherche un coin abrité du vent pour la nuit mais difficile de trouver mon bonheur sur ces colline pelées qui ondulent en forme de dragon. La route longe un nouveau campement nomade et bientôt un homme me fait signe de m'arrêter. Il me montre le ciel noir à nouveau, me mime l'orage et me désigne le campement pour passer la nuit. Aussitôt je pousse Multi vers les tentes noires. De l'une d'elles sortent trois personnes, une jeune femme et deux hommes, le sourire jusqu'aux oreilles «Tashidele ! Tashidele !».

Mes trois hôtes dans leur tente

Nous nous «reconnaissons» au premier regard. Ils empoignent Multi et le déchargent instantanément (ce sont tout de même les premiers à comprendre mon chargement et le principe des attaches. Pas besoin d'échanger un seul mot !) avant de le glisser sous la tente. Celle-ci est spacieuse, bien mieux organisée que celle de mes précédents hôtes. Un poêle imposant à l'entrée permet d'en évacuer la fumée et nous préserve ainsi de l'intoxication.

Tsijiyungzang

En quelques minutes, j'ai l'impression que nous nous connaissons depuis toujours. Thé au beurre sur thé au beurre, nous communiquons entre mimes et fous rires. Eux me désignent les objets en tibétain, je leur donne la traduction en français et vice versa. J'apprends ainsi tout le vocabulaire essentiel d'un nomade tibétain : yaks, lait, beurre, fromage, feu, yaourt, crème, pain à la vapeur, pomme-de-terre, manger et j'en passe...

Après la traite du matin, Tsijiyungzang, fraîchement maquillée, sépare la crême du lait pour faire le beurre

C'est aussi à 4300m. d'altitude, dans la chaleur d'un foyer nomade, que je finis par comprendre que le Dalaï-Lama a reçu une «médaille» à Paris. Loin de porter dans mon cœur les autorités de ce pays, je me dis malgré tout qu'on collectionne vraiment tous les impairs... À vouloir porter haut l'image du pays des droits de l'homme, nous sommes impayables en donneurs de leçons, oubliant notre propre histoire et le découpage de l'Afrique du nord que nous avons fait sans tenir compte des peuples ni des cultures...Fermez la parenthèse !

Lobu prépare la chirra, sorte de fromage sec en grumeaux

Tsijiyungzang et Lobu ont respectivement 23 et 26 ans. Leurs 2 enfants sont provisoirement chez la mère de la jeune femme et de Dingzejeja, l'autre jeune homme. La tente et les bêtes appartiennent a Tsijiyungzang et à son frère, je le comprendrais en les voyant seuls s'animer alors que le mari fait le beau mais n'en glande pas une... Sa femme, quant à elle, est partout : fendre des bûches, elle se lève, traire les yaks, elle s'y colle pendant que les hommes se prélassent avec moi, (non pour me déplaire..), préparer le repas, elle retrousse ses manches encore... je reste interdite devant la nonchalance de son mari, qui ne rêve que d'une chose, aller danser en ville. Dingzejeja est envoyé en éclaireur pour chercher de l'huile mais ne réapparaît que pour mettre les pieds sous la table (image puisqu'on mange à même le sol bien sûr). Je passe néanmoins une merveilleuse soirée avec eux, les garçons étant particulièrement intéressés par les plages françaises !

Visite des voisins nomades

Je me fais expliquer avec moult détails mimés la tradition bouddhique tibétaine du tiānzàng, l'enterrement céleste. Après la mort, la dépouille est découpée au couteau par un tomden (religieux maître des cérémonies). Les os et le cerveau sont broyés et mélangés à de la tzamba (farine d'orge). Le tout est exposé quelques minutes plus tard aux vautours qui finissent de dépecer le corps. « S'il peut paraître étrange à nos yeux d'occidentaux, l'enterrement céleste revêt dans cette partie du monde un sens pratique autant que spirituel. Selon la croyance bouddhique, le corps sert uniquement à accueillir l'âme pendant la vie terrestre. Lorsqu'il s'éteint et que l'âme le quitte, il perd donc toute utilité. Offrir son corps en pâture aux vautours correspond à un acte ultime de générosité envers le monde des vivants et permet de poursuivre le cycle de la vie. Les vautours sont eux-mêmes des oiseaux vénérés et considérés comme la manifestation des Dakinis, des divinités féminines buveuses de sang qui dansent dans les airs». D'autre part, dans une région où le bois est rare et la terre gelée les trois quart de l'année, c'est plutôt un moyen écologique de faire disparaître les corps...

Ces cérémonies ont longtemps été interdites par les chinois; aujourd'hui il faut une autorisation spéciale pour y «participer» à Lhasa. À moins d'être au fin fond du Sichuan, difficile d'assister à ces rites funéraires pour les touristes étrangers...

Pour la nuit, Dingzejeja me cède sa place et va trouver refuge ailleurs pendant que je m'endors emmitouflée dans quatre couvertures en plus de mon duvet en rêvant aux sacrifices... Incas !

Dingzejeja

Par Camille
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