Sangdui - quelque part à 4200m. dans une tente tibétaine. 18,88km !!
À 6h, je me lève d'une humeur de chien et découvre nuages bas et pluie, encore et encore. Que faire ? Je ne vais certainement pas moisir ici, alors je me prépare à affronter les éléments, en même
temps que deux nouveaux cols a plus de 4600. Vers 9h enfin, je m'ébroue sous les regards désapprobateurs des proprios qui me répètent «sha yui, sha yui» (il pleut, il pleut). Quant à moi, phénomène
maritime rare, la marée ne remonte pas...
Je pars avec le moral dans les chaussettes et le poids du monde sur les épaules, sans me rendre compte que le climat n'en est pas la vraie cause. Ma tête est ailleurs, loin, perdue dans je ne sais
quel souvenir ou regret qui m'englue. Je pédale sans goût et sans rien voir. Le premier col est distant de... 37 kilomètres, autant dire Paris-Pékin ce matin pour moi. J'ai le cœur lourd. Délicat,
comme dirait Raphaël, je sais comment il bat... ben non, là, je ne sais plus comment il bat. Je n'arrive plus à respirer. J'ai l'impression qu'un poids écrasant pèse sur ma poitrine et m'étouffe
lentement. Mon cerveau tente désespérément d'envoyer des signaux à mes jambes, mais elles ont quitté le navire. Y'a que ma tête qui tourne à l'envers mais qui fonctionne, mon corps lui s'est
arrêté.
Temple Bangpu à la sortie de Sangdui
Un taxi venu de nulle part stoppe lui aussi. Mon visage doit être un livre ouvert... Deux jeunes me proposent de nous charger (y'a plus d'autre mot...), combat intérieur, je suis déchirée entre une
tête qui ne peut PAS dire oui et un corps qui a rendu l'âme, vaincu par une douleur sans nom. Une lueur me fait demander le prix et à l'écoute de la réponse exorbitante, mon corps doit avoir un
sursaut d'orgueil et de vie, je refuse. La voiture s'éloigne me laissant seule sous la pluie qui redouble. SEULE. Le mot est dit. Voici la maladie étrange qui me ronge à petit feu. Je remonte sur
Multi, aussi désemparé de ne plus savoir que faire pour m'aider, si bien que je déraille 3 fois en 500 mètres, passant les vitesses n'importe comment. Cette fois-ci, c'est une marée de larmes qui
m'assaille. Je suis à terre secouée de sanglots avec ce cri qui résonne en moi «j'en peux plus d'être seuuuuuule, je ne veux pluuuuus être seule». Pourtant je ne peux pas faire marche arrière...
avancer, avancer toujours. Mais comment, là ? Je pense un instant monter ma tente et hiberner jusqu'à ce que la tempête dans ma tête s'éloigne... ce col est décidément trop trop loin aujourd'hui,
même si la pente est bien moins dure que la veille.
Je parviens à renfourcher Multi et nous avançons en automates. Six tentes noires sont dressées de part et d'autre de la route, de la fumée s'échappe de l'une d'elle. Au moment de dépasser la
dernière, plus isolée du groupe, une silhouette se dessine et me fait des signes. Je m'arrête, abandonne Multi sur le bord de la route et suit cet appel comme une lumière. J'ai le visage défait
sans doute mais qu'importe. A l'intérieur de la tente enfumée, un foyer central où crépite un feu réconfortant. Je m'assois près des braises brûlantes pendant que trois nomades tibétains me
préparent leur fameux thé au beurre.
Je n'ai pas de mots, je veux juste rester là au milieu d'eux, ils me sourient en se parlant entre eux. On me tend une peau de yak pendant que ma parka sèche, on me propose la natte pour dormir,
pendant qu'une

quatrième personne
arrive, rescapée des éléments elle-aussi. Je pense encore que ce n'est qu'une halte mais ces nomades ne cessent de me répéter que la pluie va durer, que je dois rester là ou redescendre avec l'un
d'eux à Sangdui en moto.
Je suis muette, même ma volubilité en langage des signes s'est éteinte. La communication est d'autant plus difficile que mes deux hôtes ne lisent pas le mandarin de mes super guides de conversation
pour la ville (ou est le DAB s.v.p. ? Ça sert beaucoup dans ces cas là...).
Préparation du thé au beurre, j'en boirai des dizaines pour me réchauffer...
Les minutes passent, je me réchauffe l'âme et le corps auprès de ces gens.
Comme tous les nomades du monde, ils ont le sens de l'hospitalité et le goût du silence. Brûlés par vent et soleil, leurs regards m'en disent plus qu'il ne faut, je n'ai besoin de rien de plus, je
ne suis plus seule. Les voisines de tente (presque comme au camping) défilent pour voir cette extraterrestre étrangère. À mon tour d'être scrutée par des enfants aux visages merveilleux. Et quel
dommage de ne pouvoir plus partager avec eux. Je tente de me rapprocher mais c'est des rires effarouchés et ils quittent la tente en courant pour retrouver leur troupeau de yaks. Sauvages à l'état
pur. C'est comme si seuls ce ciel et cette terre dure leur correspondaient.
Cette montagne d'altitude est leur royaume, personne pour les atteindre ou les en déloger. Ils sont loin de l'agitation politique des gouvernements qui pourtant scelleront un jour leur sort. Leur
vie est rythmée par la vie pastorale. Trouver de bons pâturages, veiller sur le troupeau, traire soir et matin, battre le beurre et faire du fromage. Bien souvent ce sont les plus jeunes (j'ai
envie de dire...filles, car je n'ai vu qu'elles avec des petits frères) qui veillent sur le troupeau, pendant que les adultes s'occupent de chercher du bois ou descendent à la ville. Aujourd'hui la
pluie plonge le campement dans la torpeur. Peu d'activités. Fatalistes, on attend que ça passe.
Un de mes hôtes et une voisine de tente
Le plus loquace de mes hôtes doit descendre à Sangdui, le second, ours silencieux à moitié endormi, ne doit avoir que moyennement envie de ma présence dans sa tente pour la nuit, je me laisse donc
inviter par un troisième, Tsuija, qui habite un peu plus bas.

Je fais connaissance avec le reste de la famille lorsque les petites sœurs ramènent le troupeau vers 19h. C'est l'heure de la
traite. Miraculeusement, la pluie a daigné s'arrêter un moment. Je me glisse au milieu de ces bêtes et suit les gestes de la mère de Tsuija. En guise de mots, nous échangeons sourires et regards
qui me réchauffent un peu plus le coeur. Son fils me dira plus tard «ma mère dit que toi very good, très forte toute seule». Mmmh...
Dans ce campement, à part Tsuija et mes deux précédents hôtes, aucune présence masculine. Les hommes sont les grands absents de cet univers de femmes. Et cela se répétera tout le long de mon trajet
jusqu'à Litang. Sont-ils tous à la ville ? Travaillent-ils ailleurs ? Je n'en ai pas l'impression... Si ces nomades paraissent de prime abord pauvres, car ils vivent de peu et dans un confort très
sommaire, la taille de leur troupeau peut atteindre 250 têtes. Un yak valant autour de 2000-2500 yuans, on peut même dire que certains sont riches comparés aux paysans chinois !! Leur mode de vie
est simplement différent du nôtre, différence provoquant souvent rejet et méfiance, qui plus est, des autorités de ce pays...
Adolescente tibétaine, ce sont elles qui mènent les troupeaux de yaks pouvant comporter jusqu'à plusieurs centaines de têtes
Pendant l'été les Yaks
vivent sur les hauts plateaux, entre 3000 et 5400m. d'altitude, puis redescendent vers des terres plus clémentes pour l'hiver
Une poignée de sel
comme friandise
La traite avec la
mère de Tusja...
Nous mettons en commun nos victuailles et dînons vers 20h30 d'une soupe de pâtes, courgettes, galette d'oignons chinois (mes picnics de midi) et d'un fabuleux ragoût de yak aux poivrons. Je
m'endors, enfin en paix, sur une natte de paille serrée, auprès de ce monde nomade que j'aime et j'admire tant.
«Pourquoi le monde traditionnel me touche-t-il au plus profond ? sans doute parce qu'il transmet le meilleur de ce qui doit perdurer, la mémoire de ce que l'on souhaite vraiment ne pas
oublier. La tradition pour moi transmet le souvenir de l'essentiel, la continuité, la permanence et finalement la notion d'éternité.»
Chasse à l'aigle chez les Kazakhs - R. Michaud.