Enfin, vers midi, je m'ébroue et entame la descente vers Congjiang. Les premiers villages sont encore en bois, tous avec leur tour du tambour, mais bientôt la brique rouge refait son apparition et
les murs des maisons sont placardés de publicités. Je pédale au milieu des rizières, le soleil tape et je vide mes bouteilles d'eau l'une après l'autre. Lipi, ShangPiLin, Xian (tour du tambour de
13 étages), Gantian, Longtu, autant de noms de villages qui n'existent ni sur ma carte française, ni sur ma carte chinoise. Après Guandong, j'arrive à un croisement : d'un côté la province du
Guangxi (Fulu, Danian...), de l'autre le Guizhou. La boucle est bouclée. Je prends alors la nationale terreuse 321 (Lonely planet, le guide de 1000 pages et 2 tonnes que je me galère à transporter,
explique en long et en large comment la route a été refaite !!!!!!!!!!!!!!!!!). Ça sera 45km de tape-cul et de poussière jusqu'à Congjiang.
Les villages se gagnent en sampan
Je dois être grise comme les herbes du bord de la route. Je longe les eaux chargées du Duliu Jiang et ne peux m'empêcher encore et encore de penser à Tortel, ce petit village de Patagonie chilienne
ou j'ai passé de longs mois il y a quelques années. Sur l'autre rive, des villages Dong se succèdent : pas de pont pour traverser, mais des petits sampans ça et là. Sur les berges, des troncs
d'arbres s'amoncellent. Comment s'effectue le transport des grumes ? En radeau sur la rivière ou bien sont-ils chargés sur un plus gros bateau ? J'ai peine à le croire...
Alors que j'entre dans un village coupé en 2 par la route poussiéreuse, j'assiste a une scène dont je rêvais... 50 hommes (je les compterais 1 par 1 plusieurs fois !!) sont perchés en l'air sur un
puzzle de bois géant. Ils sont en train de lever la face gauche de la charpente d'une maison. Je m'arrête et reste scotchée (c'est le cas de le dire) au spectacle qui s'offre devant moi. Pas un
clou, tous les morceaux (troncs énormes de plus de 20 mètres de haut) s'emboîtent dans des trous savamment calculés. Même les cordes, qui permettent à une quinzaine d'hommes de faire contrepoids,
sont en écorce de bambou !! C'est tout simplement fascinant.

J'ai
une ribambelle de gamins autour de moi pendant que j'observe de loin puis de plus en plus près ce ballet aérien d'un nouveau genre... et que le reste du village ausculte Multi et me regarde sous
toutes les coutures (mais qu'est ce qu'elle fout là celle-la depuis deux heures ?!!). Les bus passent à toute berzingue dans un nuage de poussière, manquant d'écraser une poule ou un enfant à
chaque fois et transformant Multi en bonhomme de neige gris. À partir de 17h, je regarde ma montre en me disant que la route est encore longue, mais je n'arrive pas à décoller. J'ai devant moi
les maîtres architectes Dong à l'oeuvre. Je n'arrive pas à savoir qui est le chef, pour qui est la maison... Aah si j'avais la PAROOOOOLE (je saoulerais tout le monde de questions, dirait Penso
Positivo rencontré à Guilin..) !! Sont mélangés vieux et jeunes, ces derniers grimpant aux piliers centraux comme à des mats de cocagne. De toute évidence, toute une partie du village est là et
c'est l'entraide pour la construction de chaque maison. Une fois la charpente et l'escalier principal mis en place,on réalise la toiture, puis, bien souvent la construction des étages et des
cloisons peut prendre plusieurs mois, voir des années. Cela dépend des moyens de chacun. C'est pour cela que je vois des maisons toutes nues dans de nombreux villages. Vers 18h30, après avoir en
vain tenté de demander si je pouvais loger chez quelqu'un (on m'avait invité pour le coup à boire qui scelle le dernier coup de masse, je ne voulais pas rater ça !!)... J'ai ma tente... Une toute
toute petite place...
Les limites de la communication se font sentir... Je reprends la route. Le soleil a fortement décliné et j'ai encore bien 2h30 devant moi... Je ne sais pas si c'est le coucher de soleil mais j'ai
l'impression d'avoir mis le turbo. Dans les villages suivant, même chose, on me dit que seulement à Congjiang je trouverais un hôtel. Je ne sais pas si les gens n'osent pas ou s'ils pensent que
j'ai besoin d'un hôtel digne de ce nom... Je vois même une place pour ma tente sur le bord de la rivière, mais la proximité des rizières me dit que le sol est détrempé, et puis je crève la dalle
avec mes 3 bananes dans le bide.
J'arrive enfin à Congjiang vers 20h30. Crevée des secousses de la piste "nationale" , je me jette sur la première gargote pour manger. Mauvais choix : soupe de pattes sans goût, dans un endroit
crade à souhait. Mais vu que je suis grise et les mains noires de cambouis, je ne dois pas beaucoup dépareiller... Quelle sensation étrange d'être sur cette route aveuglée par les phares des bus,
entre rivières et rizières et tout d'un coup, le goudron, des lampadaires, des immeubles sortis de nulle part.
J'atterris ensuite dans une djaodailsouo, aidée d'un jeune qui veut parler anglais. La patronne ne me jette pas un regard mais aboie sur cet adolescent qui fait tout pour m'aider. Mmmmh je sens
mes nerfs qui font des noeuds... Finalement, une bonne douche, un lit correct, le tout pour 3 euros ( repas compris). Pourtant comme d'habitude, je ressors m'acheter des cochonneries pour combler
mon hypoglycémie chronique. Non il faut vraiment que je mange 3 repas...