Samedi 19 avril 2008
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15:07
Samedi c'est le temps des au-revoirs. L'émotion est palpable. Mes mains tremblent. Que je n'aime pas les départs... aucun départ. Mais pas d'effusions, ni d'embrassades, tout est dans la
retenue.
Toute la famille me regarde faire mes bagages, on me couvre de thé et encore de thé, le yeye tente même de m'offrir un ballet en joncs qu'il vient de terminer, mais j'arrive à lui faire comprendre
que sur mon vélo, c'est un peu difficile... Mort de rire, il me dit quelque chose en posant la main sur ma tète, puis sur son coeur, puis s'éclipse. Je ne le reverrai plus. Yi Tuan et son mari me
disent de revenir, de téléphoner si j'ai des problèmes. Un dernier coup d'oeil jeté dans mon rétro pour voir Xin Feng qui presse la photo de Multi que je lui ai donné contre ses lèvres, et je
dévale la pente en direction de Danian.
Une rue de Danian
12 kilomètres à peine me séparent du bout de la piste donc... J'entre dans Danian, gros village Dong vers 11h et trouve sans difficulté la maison de Fangfang. Ce précieux sésame prononcé, des
enfants me disent " bonjour" en français. Je suis bien arrivée...
Je fais connaissance avec la famille Quinj de Annecy, venus rendre visite avec leurs enfants à leur filleul de ce bout du monde des grandes montagnes Miao. Ils disent m'avoir croisé sur la route
quelques jours auparavant. Françoise est partie dans un autre village pour 2 jours.
De retour de presser des camélias, des paysans se reposent sur le bord des chemins
L'après-midi je pars explorer deux villages aux environs, Gaoliao et Yala. Il fait très chaud, lorsque la route s'arrête je monte dans les rizières et réponds par des gestes de la main aux paysans
qui labourent et aux femmes aux tenues colorées. S'engage un jeu de cache-cache avec des adolescents. Toutes ont leurs cheveux enroulés artistiquement en un chignon énorme sur leur tête. Des fils
de laine sont parfois mélangés à leurs coiffures. Elles portent une sorte de jupe culotte noire et une veste colorée en un tissu synthétique, rehaussé par des bordures faites main. Quand enfin je
parviens à m'asseoir auprès de l'une d'elle qui revient des champs, c'est avec cette voix douce que je retrouve partout chez les femmes Miao qu'elle me parle. Je sens qu'elle me parle très
lentement et en mandarin pour que je comprenne... Aaaaargh !! Elle me demande si j'ai mangé, si je veux de l'eau... Où je dors. Je reste un long moment avec elle et une fillette que j'ai
photographiée sur des troncs de bois, sa petite soeur. Je la retrouverai 4 jours plus tard à l'internat de Danian en jeans et cheveux lâchés... La même douceur, la même prévenance.
La lumière baisse et ondule sur les rizières en eau. Les Miao ont fui des siècles durant l'oppression de l'empire Han et sont devenus au fil des siècles des véritables sculpteurs de
montagnes. Partout où l'on porte le regard, la montagne est découpée en croissants de lune, un véritable escalier naturel qui semble monter jusqu'au ciel. Je n'ai pas vu le temps passer, j'ai du
mal à redescendre. Pourtant la nuit n'est pas loin, on m'attend sans doute chez Françoise...
Maison Miao du village de Gaoliao
Je m'arrête encore sur la place du village de Gaoliao. C'est le retour des champs. Les hommes sont réunis et fument accroupis, une multitude d'enfants jouent dans la poussière. Je me fais toute
petite... m'accroupis à mon tour au niveau d'un bébé qui a pour berceau un carton. Les enfants en bas âge sont rasés, on laisse sur les côtés quelques mèches pour les petites filles. À leur
troisième année, elles sont à nouveau rasées, avec un peu plus de cheveux sur les côtés, ce qui donnera leur formidable chevelure plus tard. Les familles Miao ont beaucoup plus qu'un seul enfant.
La politique de l'enfant unique n'a pas lieu chez les minorités ethniques qui ont droit a 2 enfants. Bien souvent c'est 2, 3, 4, 5... 6 enfants par famille, si la venue d'un fils tarde. Beaucoup de
petites filles ne sont pas déclarées à la naissance, cachées, ou pire. L'infanticide est couramment pratiqué dans ces régions. L'importance d'un fils est telle qu'on ne peut pas envisager de
survivre sans. Les provinces du Guangxi et du Guizhou, je l'ai déjà dit, sont parmi les plus pauvres du pays. Pendant des siècles, l'éloignement et leur topographie abrupte les ont condamnées.
Aujourd'hui, malgré les efforts de l'état chinois pour la construction de routes et d'aéroports en dehors des grandes villes, la joyeuse mosaïque d'ethnies (plus de 25) qui compose ces provinces
reste la grande oubliée du développement économique. Dans les campagnes, le mode de vie traditionnel persiste. "Élever une fille, c'est cultiver le champ d'un autre", dit un dicton chinois.
Je cite Isabelle Attane, dans ‘Une Chine sans femmes ?" : "Quand une fille se marie, elle ne doit plus rien à ses propres parents, pas même de s'occuper d'eux quand ils sont vieux. cette charge
incombe au fils... Et aux belles-filles... Pour des centaines de millions de paysans, un fils est la seule assurance vieillesse, la seule garantie contre la maladie ou l'invalidité. Contrairement
aux villes, où l'enfant coûte plus qu'il ne rapporte, à la campagne, il a une vraie valeur économique..".
C'est une question de survie en fait. La production de riz de ces paysans n'est destinée qu'à leur consommation et suffit à peine pour les nourrir toute l'année. S'ils n'ont plus de bras pour
travailler, les parents, les grands-parents ne peuvent plus manger. C'est pourquoi les petites filles vont aux champs plutôt qu'à l'école. Mais dans ces grandes montagnes Miao, la situation change
depuis 10 ans et la création de Couleur de Chine...
Petite fille et grand-mère, un même destin
À la nuit tombée, je retrouve Françoise et tout le groupe autour d'un repas préparé par des femmes Dong... Le thé à l'huile sucré en fin de repas, l'alcool de riz et les "hemla hemla hemla wouuuh"
à chaque fois qu'on trinque.