Jeudi 3 avril 2008
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14:33
Pendant 6 jours, je vais faire route sous la pluie avec Ming Hui, alias Poil de Carotte et Mocassins. Son anglais se résume à “beautifull, chinese painting, yeees” et “lololo” pour “no,no,no”.
Mon chinois à “bonjour, vélo, merci, hôtel, pain cuit à la vapeur, soupe de pâtes, riz, thé, au revoir, demain, pluie”, ça promet !!
Après Deqing, nous arrivons à Fengkai, encore de nuit, par une route qui est plutôt un champ de boue, trempés, une fois n’est pas coutume. L’hôtel est crado de chez crado mais je m’écroule. Je me
rends compte par la suite qu’après chaque grosse étape, j’ai les jambes coupées le lendemain. Et chose rare : quand je n’ai pas assez dormi, je m’endors sur le vélo. Je savais ma propension à
m’endormir dans n’importe quel véhicule à moteur, mais quand j’en suis moi-même le moteur, je vous assure que je n’en reviens pas !
Fengkai-Daoshui... Toujours des trombes d’eau. Nous avons quitté le gros traffic et les premières vraies côtes apparaissent. Je commence aussi mystérieusement à devoir attendre Ming Hui qui
disparaît à des kilomètres en arrière. J’arrive seule a Gulong, mouillée jusqu’aux os, on m’aide à trouver le seul hôtel de la ville, je fais sensation dans la grande rue. J’ai bel et bien perdu
Poil de carotte, je n’arrive pas à croire qu’il soit parti avec mes 100 yuans (10 euros)… Et le soir quand je rentre à l’hôtel après un bain de foule dans une boulangerie où la rue semble s’être
rassemblée pour me voir de plus près, il est là. Dans ces moments là, avoir un portable est un vrai Bonheur : je lui passe Qi Wen Amélie qui ensuite me traduit le pourquoi du comment. Ce que j’ai
du mal à m’expliquer, c’est qu’une question qui attend une réponse de 3 mots, en chinois c’est toujours 10 minutes de palabres !!!
Attroupement à la
boulangerie
Jusqu’à Mengshan, nous avalons encore 113.80 kilomètres de petites colines, je me sens revigorée, Multi est autant en pleine forme que moi et pour la première fois la pluie s’est arrêtée ! Partout
des maisons aux briques rouges ou grises, et les usines qui les fabriquent crachent leur fumée dans la nature. Également de nombreuses usines de traitement du bois : des champs couverts d’un
revêtement marron.. Quand je m’approche je vois des dizaines d’écorces, séchées comme des feuilles. Elles fourniront ensuite les usines de contreplaqué pour la fabrication de meubles.
Des champs entiers sont recouverts d'écorces qui sèchent
Mon compagnon d’aventure chinois commence doucement à me taper sur les nerfs. Est-ce la barrière du langage, la patience que je dois déployer pour me faire comprendre où alors justement la
sensation d’être enfermée dans une tour d’ivoire ? Les questions se bousculent dans ma tête, je note les plus importantes, je voudrais m’arrêter partout, m’aventurer derrière cette petite vieille
qui marche là… Mais je ne fais que passer...
La présence de Poil de carotte fait aussi écran au vrai contact avec la population. À chaque arrêt, chaque hôtel, chaque restaurant, la curiosité chinoise se manifeste toujours mais c’est à lui
qu’on pose les questions!Sans blague, il répond plus de quatre mots, lui !! Moi je fais le pantin derrière et quand je lui demande de m’expliquer il se marre… Et mes nerfs font des neuds.
Poil de carotte répond aux questions
Parfois le soir, je veux juste dormir, juste qu’il arrête de fumer cigarette sur cigarette (c’est déjà bien : il ne crache pas !) mais il veut m’apprendre à écrire ! Et le voilà lancé dans un
monologue que lui seul comprend. Ce que j’aime c’est que je le sens passionné… Bientôt ce sont ses mains qui parlent, il fend l’air avec des grands gestes. Là, c’est quand il m’explique le trait,
le coup de pinceau… La poésie qui accompagne la caligraphie. Poil de carotte et mocassins est un peintre calligraphe errant. Au fil des jours, j’apprends à le découvrir mais ne percerais jamais son
secret. Il ne pose pas de questions gênantes, je respecte son mystère. Comment vit-il ? Ou va-t'il ? Je vous répondrai… où le vent le mène, où la pluie ne l’arrêtera pas, là où la brume s’enroule
en écharpes autour des montagnes.
Il vient de la région du Guizhou, où il était (est toujours ?) professeur pour des jeunes. Maintenant il travaille et participe à une association de peintres. Il se réveille en chantant,
allume une cigarette, se rendort. Je ronge mon frein... J’aime le petit matin, celui où la nature ou même la ville s’éveille a peine. La bouteille serait facilement son amie, que je ne serais pas
surprise. Quand on déjeune, chaque bouchée est entrecoupée d’une gorgée de bière et d’un “ganbei !” (à la tienne Etienne !), j’ai l’impression d’être stratifiée en couches de bière, puis couches de
nourriture puis bière puis… stoop ! Sur le chemin, il tente tant bien que mal de répondre à mon flot de questions, mais bien vite je me réfugie derrière mon appareil. J’ai trouvé un rempart
incroyable aux attroupements qui se forment autour de moi : quand je veux de l’air, je sors mon appareil... Et là miracle, 15 s’eloignent... 40 restent. Alors j’adopte leur style et photographie
sans gêne. Le plus difficile, c’est les enfants. Il me faut absolument trouver un moyen pour les approcher… Souvent j’ai droit à des yeux écarquillés, un timide “hello” auquel je m’empresse de
répondre, garantie des rires que cela déclenche, mais je me garde bien d’esquisser le moindre geste pour l’instant. Je me régale avec les écoliers sur le chemin de l’école. Dès que je fais mine de
les photographier, ils s’éparpillent comme des moineaux en éclats de rire.
La route de l'école